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La fortification de la ville

L’entrée en campagne de Louis XIII en avril 1621, marquée par le siège de Montauban à partir du mois d’août, contraint les consuls à mettre en défense Montpellier pour faire face à une éventuelle attaque des troupes royales. Ils font appel à l’ingénieur militaire Pierre de Conty d’Argencour (1587-1655) pour doubler la Commune Clôture médiévale par la construction d’un rempart neuf. Celui-ci va mettre en pratique pour la première fois à grande échelle les nouvelles techniques de fortifications théorisées au début du XVIIe siècle pour résister à une puissante artillerie : une enceinte bastionnée en étoile, avec des murailles basses, entourées de fossés profonds et protégées par des terrassements, appelée communément « système Vauban ». D’Argencour dresse les plans et établit les cahiers des charges, tandis que les consuls passent les contrats avec les entrepreneurs pour les différents ouvrages. Les travaux démarrent en septembre 1621 et s’étendent jusqu’à l’été 1622. Étant donné l’ampleur de la tâche (près de 3 km de murailles, sur 6 m de haut, terrassements compris, le tout sur une largeur de plus de 20 m au sol dont 12 m pour les fossés), cette fortification fut bâtie en un temps record !

  • Plan gravé des fortifications du siège de Montpellier inséré dans l’ouvrage de Jean Valdor Les Triomphe de Louis de Juste (1649)
    Montpellier Méditerranée Métropole – Médiathèque centrale Emile Zola, EstL0071
  • Plan des fortifications du siège de 1622 par Albert Vigié paru dans son étude « Des enceintes successives de la ville de Montpellier et de ses fortifications » (1898)
    Vigié utilise comme fond de carte le plan de La ville de Montpellier, ses enceintes et ses faubourgs au Moyen-Age de Louise Guiraud, truffé (en rose clair) des principales transformations du XIXe siècle. Ce plan permet de situer l’emprise approximative de l’enceinte bastionnée dans le tissu urbain actuel.
    AMM, 2Fi441

L’enceinte de d’Argencour

Il sembleroit bien nécessaire pour la description d’un si mémorable siège de parler de l’estat et de la condition de la ville qui l’a souffert. Mais sans m’amuser à discourir de l’antiquité de Montpellier, de sa richesse, de sa pompe, de ses superbes bastimens et des hommes dont elle est honorée, il suffit de scavoir que c’est une des places que le feu roy Henry le Grand de très glorieuse mémoire avoit baillées pour seureté à ses subjects de la Religion, l’abry et le boulevard de toutes les Eglizes du Bas-Languedoc et des Sevènes. Elle n’avoit esté que fort peu fortifiée par le passé, n’y ayant que deux bastions imparfaits, l’un au Peyrou et l’autre à St Denis, lesquels feu Mr de Chastillon, fils du grand amiral [de Coligny], avoit faict bastir [à la fin du XVIe siècle]. Depuis, la douceur d’une longue paix avoit unis les habitans de ceste ville dans une telle seureté, qu’ils ne songeoient point à se fortiffier ny à se meunir, si la persecution ne les eust esveillez de la letargie.

En la naissance de ceste guerre, après la desolation du Béarn, la prinse de Saumeur, de St Jehan d’Angely, de Ponts de Ste Foy, de Bergerac, Cleirac, Nérac et autres places, le Roy préparant le siège de Montauban, ceux du Bas-Languedoc appréhendèrent les maux et les changemens qu’on avoit faict souffrir à leurs frères des autres provinces, et s’avisèrent de se fortiffier.

A cest effect, Montpellier rechercha Mr d’Argencourt qui est l’un des excellens hommes du monde pour la fortification des places et aveq cela un des plus capables pour les défendre. Les devoirs de la nature, de sa naissance et de sa religion luy firent quitter le service de Mr le duc de Guize chez lequel il estoit logé avecq des appointemens convenables à sa qualité et à son mérite. Il vint donc à Montpellier au commencement d’aoust 1621, et désigna quelque légère fortification sur l’aire de St Aulaire [le Peyrou] et acheva selon que la nécessité qui sembloit estre présente le pouvoit requérir.

Despuis, le Roy ayant quitté le siège de Montauban et s’en estant retourné à Paris, le sieur d’Argencourt eslargit son desseing, et taillant en plain drap aveq plus de loysir, fit desmolir les fauxbourgs et jardins qui estoient ès environs de la ville, et entreprit de la fortiffier de tous costez. Les frais et despends y ont esté grands et excessifs, outre les pertes et desmolitions que les habitans ont souffertes pour plus de 300 000 escus. Le travail et la diligence est incroyable, puisque dans un an on a cerné la ville de seize bastions, tenailles, cavaliers ou demy-bastions tous attachez de courtine, environnez de fossez avec la contrescarpe terrassée, plusieurs demy-lunes et cornes bien accommodées, le tout avec telle disposition qu’au jugement de ceux quy s’y entendent, si ces fortiffications estoient en leur perfection, il n’y auroit ville plus forte en la chrétienté, comme vous le verrez par le plan.

Ceux quy avoient veu Montpellier auparavant, ne la sçauroient discerner dans ceste figure, et la postérité aura peine à croire qu’une seule ville ait peu faire en si peu de tems un si grand travail.

Extrait du Journal du Siège, Médiathèque centrale Emile Zola, ms. 79.